Écran total: épisode 9



Entre fracas et tempête poussiéreuse, l'affiche du film de Christopher Nolan est onirique. "Un mieux, un rêve, un cheval!", martèle une chanson populaire... Ici, Matt Damon incarne Ulysse, anti-héros aux multiples visages: fin stratège, guerrier, mari, père et aventurier frondeur.


Un homme face à lui-même

"Un visage, un plaidoyer, une guerre, un voyage, une intrigue, un cauchemar, une pensée!"

Comme au théâtre grec antique, tel un chœur à lui seul, le rappeur Travis Scott, dans le rôle du barde, égrène ces quelques mots au début de "L'Odyssée", la fresque mythologique - blockbuster de l'été 26 -  réalisée par Christopher Nolan à partir du poème en 24 chants d'Homère. D'une voix solennelle, il sert d'intermédiaire entre les spectateurs, calés dans leurs fauteuils, et les héros qui vont jouer leur vie sur grand écran. 

D'entrée de jeu, le choix des termes nous transporte dans un récit épique et elliptique, sûrement métaphorique. Ce discours emphatique définit un genre: l'histoire est une fable, contée grâce à la transmission orale. Pour Nolan, les rappeurs sont les transmetteurs de nos récits actuels.

Au-delà des paroles, le mythe d'Ulysse. Ce roi d'Ithaque, raconte la légende, célèbre stratège du Cheval de Troie - qui a erré vingt ans sur les mers avant de retrouver Pénélope, la fidèle, et Télémaque, son fils - a désormais une incarnation cinématographique. Ce sera Matt Damon qui, adulescent dans "Le Cercle des poètes disparus", revient ici, méconnaissable à l'aube de la soixantaine, et plus habité que jamais, en personnage phare du poème d'Homère. 

Autopsie d'un mythe à l'ère 2.0... 

Ce n'est pas au héros d'Homère qu'on a à faire ici, mais à l'homme tourmenté d'avoir joué les rusés et de s'être fait à son tour manipuler: Troie n'a pas seulement été conquise, elle a été massacrée. 

Après une guerre fratricide dont il a été le jouet, Ulysse a-t-il vraiment envie de rentrer à Ithaque? Au lieu de choisir la direction-tout droit, il s'est jeté dans un périple interminable, comme une manière de faire le point sur son existence.

Frondeur, agnostique, il se mesure aux dieux de l'Olympe. À l'instar des foules contemporaines, c'est lui qui veut être le maître de son destin. Il en paiera le prix.

Déconseillée, l'île aux Cyclopes? Il y fera pourtant escale, et perdra une partie de ses hommes. Interdit, le chant enivrant des sirènes? Il l'écoutera quand même, attaché au mât de son navire, ivre de ses chaînes. 

Anti-héros moderne qui n'en fait qu'à sa tête et déchaîne vents et tempêtes... Comment ne pas y voir un parallèle avec notre époque, quand la Nature s'emballe? 

Longtemps, après l'échec et la mort de son équipage, il a vécu à l'écart de la société, dans le giron de la nymphe Calypso qui lui a permis de tout oublier, mais l'incite - dans le film de Nolan - à retrouver les siens. La maîtresse serait- elle l'instigatrice magnanime du retour vers l'épouse? 

Dans "L'Odyssée", mis en scène par le cinéaste, les récits sont enchâssés. La narration, non linéaire comme dans les fictions actuelles, se déroule tel un long flash-back qui, cyclique, en revient toujours au pire: l'horreur de Troie, la sauvagerie de la guerre qui ne fait pas les hommes, mais les broie. Comme Ulysse aux prises avec ses remords. Pourtant, il assassinera tous les prétendants à son trône dès son retour. 

Échec du cheminement intérieur parcouru... À Athéna, sa muse spirituelle, il n'a fait qu'une promesse de poussière.

Symbole d'une catastrophe pressentie, le Cheval de Troie, à demi englouti par les vagues, en bordure de la plage, rappelle une autre image imprimée dans nos mémoires: la statue de la Liberté presque entièrement ensevelie sous les sables, à la fin de "La Planète des singes". En 1968 déjà, à quelques encablures de la Seconde Guerre mondiale et en plein conflit au Vietnam, l'humanité était prédite comme détruite par le non-sens de la guerre, sa démesure meurtrière... 

"L'Odyssée" est un voyage initiatique, à la fois fabuleux et cauchemardesque. Christopher Nolan le transpose en allégorie moderne d'un homme en proie aux mêmes erreurs, qu'il reproduit encore et encore. Tel son Cheval de Troie, Ulysse, navigateur iconique abîmé par la guerre, s'enlise dans les sables mouvants de sa conscience torturée et de son impossible rédemption. 


À voir, actuellement en salle: "L'Odyssée", film de Christopher Nolan, avec Matt Damon, Zendaya et Charlize Theron.


Publié par Anne-Catherine Renaud




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